La Choulamite, bien-aimée du Cantique des cantiques. Dans notre tradition et a fortiori dans le texte le plus conSacré du Judaïsme, qu’est le Cantique des Cantiques, le désir physique est noble et est utilisé en métaphore de l’amour entre Israël et son D.ieu. Le Cantique parle un langage humain, dans tout ce qu’il a de plus charnel, donc de plus sacré. La beauté physique est subjective et placée au centre du texte. C’est une beauté qui colore et éclaire toutes les autres qualités des protagonistes tel un fil conducteur qui, par l’esthétique, tisse le lien éthique.
Dans un monde où le féminin est souvent perçu comme objet du désir, mais jamais comme sujet érotique, la Choulamite s’affirme comme sujet de son propre désir. Elle assume un désir féminin lyrique et enthousiaste, aspire à l’intimité physique avec l’être aimé, et le formule sans détours, mais toujours avec une pudeur poétique. Rien dans son discours n’est vulgaire, mais rien non plus n’est ambigu. En érotisant le corps masculin, l’homme devient lui aussi objet de désir et plus seulement un sujet désirant, éthéré, flottant, voire désincarné de sa propre écorce physique. Car la bien-aimée nous décrit le corps de son amant dans ses moindres détails et toutes sa singularité, jusqu’aux boucles de ses cheveux. Son attirance physique colore et conSacre son amour. Il en témoigne, mais ne le remplace pas.
Ce désir féminin assumé, et ce corps masculin érotisé lui aussi, créent entre les amants une agentivité attentive et partagée, qui est le respect du rythme et de la volonté de l’autre… quand bien même cela conduit à des retrouvailles manquées: Ainsi, quand le bien-aimé frappe à la porte et que la Choulamite n’est pas prête à lui ouvrir, il fait demi-tour et n’entre pas de force. C’est alors à elle de le chercher, et telle la figure occidentale habituellement masculine du chevalier servant cherchant la princesse, c’est ici la Choulamite qui bravera les dangers de la ville et leurs gardiens pour chercher son amant.
Les personnages sont tour à tour passifs et actifs, il et elle se cherchent par les mots, s’échappent, attentifs l’un à l’autre, se positionnant autant en sujets qu’en objets d’amour. C’est ce désir qui colore les protagonistes, qui tendent leur verbe vers l’autre.
Comme l’écrira la penseuse Éliane Amado Lévy-Valensi, dans le Cantique, « l’union de la chair consacre la complémentarité dans le dialogue, elle ne l’a précède pas ».
Le personnage de la bien-aimée échappe complètement aux archétypes féminins dans lesquels on enferme habituellement la femme.
- La Shulamite n’est pas mère :
Rien dans le texte ne conduit à imaginer cette hypothèse. Au contraire, les plantes que le bien-aimé offre à son amante auraient été utilisées à l’époque pour leurs propriétés… contraceptives ! Ce qui appuie l’idée que non seulement la bien-aimée a une sexualité active mais que celle-ci est érotique et non à but procréatif. - Elle n’est pas “vierge” : La nature très érotique du dialogue laisse difficilement place au doute : La connaissance de l’intimité charnelle est sous-entendue par les deux protagonistes tout le long du texte. On pourrait d’ailleurs émettre l’hypothèse que lorsqu’elle confie au premier chapitre (1–6) qu’elle “n’a pas gardé sa vigne” (כַּרְמִי שֶׁלִּי לֹא נָטָרְתִּי) (la vigne étant tout le long du Cantique une métaphore érotique pour désigner l’intimité de l’amante) cela signifie non seulement qu’elle a l’expérience de l’intimité charnelle ; mais peut-être aussi qu’elle la connaissait avant même de rencontrer l’Aimé. ”תַּחַת הַצֶּל שַׁחַדִּי וְיָשַׁבְתִּי וּפִרְיוֹ מָתוֹק לְחִכִּי הֱבִיאַנִי אֶל־בֵּית הַיָּיִן וְדִגְלוֹ עָלַי אַהֲבָה”
Détail intéressant, l’amante du Cantique n’est jamais désignée comme une jeune fille (vierge), mais comme une femme : “toi la plus belle des femmes” et ce en opposition aux différentes jeunes filles du Cantique, dont les “filles de Jérusalem” maintes fois apostrophées. - Enfin, sa sensualité ne fait pas d’elle une prostituée : Comme la figure de la mère, rien dans le texte ne nous conduirait à imaginer que l’amante du Cantique puisse être une prostituée. Pourtant la Choulamite donne l’impression de vouloir le préciser et le clamer haut et fort et ce dès le premier chapitre : comme si elle sentait le besoin de (nous ?) rappeler qu’une sensualité assumée (elle n’est pas vierge) mais non reproductive (elle n’est pas mère) n »est pas avilissante (elle n’est pas une prostituée).
- Enfin, la Choulamite n’est pas figure ontologique de l’altérité, ou pour le dire dans des termes plus juifs elle n’est la « ezer kenegdo » de l’amant. Ou plutôt elle est tout autant l’altérité de l’homme que l’homme est l’altérité de la femme et à ses yeux à elle, le signe de la Transcendance (au sens levinassien du terme). Car pour établir le dialogue, l’homme doit non seulement reconnaître l’Autre mais aussi se reconnaître comme l’Autre de l’Autre, c’est-à-dire se décentrer et se positionner en visage également. Il ne s’agit pas seulement de reconnaître la part divine, abstraite, la différence dans le visage d’un Autre désingularisé. Mais au contraire, d’a(N)imer ce visage unique et singularisé via la parole qu’il exprime.
Le Cantique des Cantiques est une rencontre du verbe avant d’être rencontre du corps. Rencontres (parfois manquées) de deux essences qui coexistent, s’affrontent, se fuient et s’affirment dans le dialogue pour ne qu’en mieux s’aimer. Dans ce texte, il ne s’agit pas d’une altérité constatée de fait mais d’un in interrompu échange de verbe, de cette voix de l’être aimé qui « franchit les montagnes et bondit au-dessus des collines » pour venir frapper à la porte du dialogue. C’est une danse ontologique entre deux amoureux qui se cherchent sans cesse, avec des ratés, des malentendus et des frustrations. Ainsi notre bien-aimée Shoulamite, personnage intemporel du Cantique des Cantiques, incarne une inspiration féminine moderne, précurseuse d’un enJe actuel.
Sur la route 🛣️ des sorties de Hol Amoed, je n’ai pas pu vous introduire ce très beau texte 👆🏻inspirant, si profond et si subtile de @Sarah Musto, inspiré de Chir AChirim et qui sera lu ce Chabat à la Shul!
Il est illustré par la talentueuse @Yaël SPORTOUCH, qui a fait face avec brio à une demande inédite !
Choulamith, cette semaine, casse les codes conventionnels, jusque dans nos illustrations !
En cette fête de Pessah, elle est présentée libre, fougueuse, elle est Israël !!!
























































